•  

                Je regarde mes trois suspects regroupés dans la salle d'interrogatoire. Personne ne se parle ou ne se regarde. Parfois en observant les suspects à leur insu on peut arriver à voir certains traits de leur caractère. Ils se trahissent eux même par leur attitude et ça peut aiguiller une enquête. Le tout c’est d’ouvrir son esprit et les yeux. Dans ce cas, ça me semble difficile d'appliquer cette méthode.

                 - Alors, me dit mon chef en arrivant derrière moi, tu penses toujours à un crime passionnel ?

                - Je n'en sais rien. Disons que je n'écarte aucune piste pour le moment.

                Il me donne un dossier et ajoute :

                - Tiens, ça t'aidera peut-être à y voir plus clair.

                J'ouvre le dossier pour le lire.

     

    ***

     

                J'entre dans la salle d'interrogatoire avec beaucoup de questions. Je sais que l'une de ses trois personnes à les réponses et il va falloir qu'elle me les donne. J'ai plusieurs pistes à explorer avant d'arriver à la vérité. Je décide d'y aller au culot. J’ai l’impression d’être un gladiateur qui entre dans la fosse aux lions. Un mélange d'excitation et de peur m’envahi. Sauf que je ne suis pas là pour faire le spectacle et que ma vie n’est pas vraiment en jeux. Je ne sais pas si j'ai pris la bonne décision mais il est trop tard pour reculer. C'est le moment pour moi d'entrer en scène :

                - Madame, Messieurs, merci pour le temps que vous m’avez consacré. Ceci m’a permis d'avoir une idée assez claire sur la façon dont les choses se sont déroulées ses dernières quarante-huit heures.

    Tous les trois m’écoute avec attention. Tant mieux, ça sera peut-être plus facile. Je continue :

     

    -Voilà ce que je pense : je pense que vous, Norbert, étiez amoureux de Mélanie. Vous aviez une relation suivie avec elle et vous en espériez beaucoup. Il y a deux jours, vous l’invitez au restaurant, peut-être vous êtes-vous dévoiler plus que ce que vous auriez dû mais en tout cas, Mélanie vous annonce qu’elle veut mettre un terme à votre relation. A ses yeux vous n’êtes qu’un ami. Elle vous le dit gentiment mais vous repartez vexé. Puis ce matin, en arrivant au travail, vous la croisez dans les locaux d'Architectura. Cela fait deux jours que vous ressassez ce refus, deux jours que vous ne comprenez pas pourquoi elle ne veut pas être avec vous. La voir ainsi en train de s'affairer, l'idée de la croiser tous les jours, s'en est trop pour vous. Vous vous dirigez donc vers elle, vous attrapez quelques choses de lourd et pour qu'elle comprenne bien le mal qu'elle vous a fait, vous lui faites mal à votre tour.

     

                Pendant mes explications, j'ai bien regardé les réactions de chacun. D'abord Julie les yeux ronds d'étonnement, puis Norbert dont le visage devient de plus en plus livide au fur et à mesure que j'avance dans ma réflexion et enfin, Julien regarde dans le vague comme s’il était ailleurs. Je continue :

                - Je suis désolé Norbert, mais je vais devoir vous inculper pour meurtre.

                - Non ! Se défend l'architecte, je n'y suis pour rien ! Oui je l'aimais mais je n'aurais jamais pu la tuer même après son refus, c'est insensé ! Je ne suis pas comme ça !

                - Ce n'est pas lui qui l'a tué.

                C'est Julien qui a parlé. Il me regarde enfin et semble sortir de sa rêverie.

                - Mélanie Gift nous mentait depuis le début. Je l'ai trouvé ce matin en train de télécharger des données sur l'ordinateur de Norbert. Je comprends maintenant comme elle a eu son code d’accès : il a dû le lui dire lors du diner. J'ai tout de suite compris que s'était une espionne, je lui ai demandé de me rendre les données et de partir mais elle m'a ri au nez. Elle m'a dit qu'elle avait tout ce qu'il lui fallait et que son patron allait être très content. Elle s'est enfuie dans le couloir et je lui ai couru après. Je l'ai rattrapé et je l'ai obligé à aller dans la remise. J'ai essayé de savoir pour qui elle travaillait mais elle ne m'a rien dit. Nous nous sommes battus, je l'ai poussé contre le mur et j'ai attrapé un bidon qui trainait sur les étagères. Je l'ai frappé et elle est tombée, ses yeux grands ouverts. J'ai tout de suite compris qu'elle était morte. Je ne pouvais plus rien faire pour elle. J’ai fouillé dans ses proches pour récupérer la clef et j'ai refermé la porte de la remise. Il ne me restait plus qu’à attendre qu’on la trouve.

                - Où avez mis le bidon ?

                - Je l'ai jeté dans la poubelle derrière l'immeuble.

                - Vous avez tué Mélanie Grift juste pour des plans ?

                Le patron s’emporte alors et continue :

                -Ce ne sont pas juste des plans ! C’est un gros projet de tour d’immeuble en partenariat avec la mairie, il y en a pour beaucoup d’argent, ça nous apportera énormément de publicités et de nouveaux contrats ! Travailler sur ce projet signifie que mon entreprise est la meilleure ! J’ai consacré ma vie à ce résultat et il est hors de question que des petits arrivistes me passent devant !

                J’ai posé sur la table le dossier que m'avais remis mon chef quelques instants plus tôt et ajoute :

                - Mélanie Grift s'appelait Aurore Dubreuil et elle travaillait pour ISL Architecture. Je crois que se sont vos concurrents pour ce projet de tour avec la mairie, non ?

                Julien me regarde et comprend qu'il vient de se faire piéger. Avant ses aveux je n'avais aucune preuve maintenant j'ai tout ce qu'il me faut pour l'inculper.

     

     

    ***

     

                Le procès de Julien Abeille pour meurtre va s'ouvrir dans quelques mois. Avec toutes les preuves que j'ai récoltées contre lui je sais qu'il ira en prison pour longtemps. Il a eu un geste malheureux, certes mais c’est comme ça. Ce qui me désole c'est que sa femme va devoir expliquer à leurs deux enfants pourquoi leur père est en prison.

                Je suis cependant satisfait, j'ai rendu un souffle d'âme au corps sans vie d'Aurore Dubreuil.

                Affaire classée.

     


    2 commentaires
  •  

                - Veuillez décliner vos noms, prénoms, âge et profession s'il vous plait.

                - Julien Abeille, j'ai 42 ans et je suis le gérant d'Architectura.

                Monsieur Abeille a tout du petit patron : le front dégarni, le costume et surtout l’air arrogant. Rien que pour ça, ce ne doit pas être facile de travailler avec lui.

                - Vous connaissiez Mélanie Grift ?

                - Non, s'était la femme de ménage, c’est tout.

                - Elle travaillait pour vous ?

                - Non, j'ai fait appelle à une société de nettoyage qui s'appelle "Nettoyage Service". Elle se trouve sur les boulevards. Je peux vous fournir leurs coordonnées si vous voulez ?

                - Oui, je veux bien. Est-ce qu’elle faisait du bon travail ? Vous en étiez content ?

                - Comme toutes les femmes de ménage, il y avait des choses qui n’allaient pas mais c’est de loin la meilleure que nous ayons eu.

                - Je vois. Quand l'avez-vous vu vivante pour la dernière fois ?

                - Je ne sais plus. Peut-être il y a deux jours. On ne se voyait pas vraiment.

                - Racontez-moi votre matinée.

                - Je suis arrivé vers huit heures et je suis monté directement à mon bureau.

                - Pas de repas à poser dans le frigo ?

                - La plupart du temps je mange à l'extérieur donc non.

                - Et ensuite vous êtes sorti de votre bureau entre huit heures et le moment où le corps a été découvert ?

                - Non.

                - Comment avez-vous découvert le corps ?

                - J'ai entendu Julie crier. Avec Norbert nous étions dans le bureau. Nous sommes sortis et avons vu Julie dans la salle de pause. C'est là qu’était Mélanie. Je leur ai dit d'attendre dehors et j'ai appelé les pompiers.

                - Vous avez fait preuve de beaucoup de sang froid.

                Julien Abeille hausse les épaules et me répond :

                - Il fallait bien que quelqu'un le fasse.

     

     

    ***

     

                - Je m'appelle Norbert Mariette. J'ai 28 ans et je suis architecte.

                - Vous connaissiez Mélanie Grift ?

                - Et bien... Avec Mélanie, nous étions ensemble depuis quelques mois et puis nous avons rompu. Mais je ne la connaissais pas vraiment je pense.

                - Racontez moi donc cette histoire.

                - On s’est connu au travail. Au début je n’osais pas l’aborder et puis un jour je l’ai trouvé en panne de voiture devant Architectura. Je l’ai aidé et de fil en aiguille, nous avons commencé à parler et puis à nous voir en dehors du travail. Il y a deux jours, nous avons diné ensemble au restaurant. Nous avons beaucoup parlé, un peu de tout et de rien. J’aimais passer du temps avec elle, pour apprendre à la connaitre. Je l'ai raccompagné chez elle. Mélanie était vraiment une fille bien, vous savez. Je n’en avais jamais rencontré de pareil. J’étais décidé à ce que ma relation avec elle marche. Je pensais qu’elle allait m’inviter chez elle à boire un dernier verre sauf qu’elle m'a dit qu'il fallait mieux que l'on reste ami. J'étais déçu mais je n'ai rien pu dire.

                Ses yeux sont dans le vague comme si l'évocation de se souvenir lui permet de revivre ce moment avec Mélanie Grift. Il semble sur le point de pleurer. Je continu l'interrogatoire comme si je n'avais rien remarqué :

                - C’est la dernière fois que vous l’avez vu vivante ?

                - Oui.

                - Racontez-moi votre matinée d'aujourd'hui ?

                - Je suis arrivé vers huit heures quarante-cinq. J'ai posé mon repas de midi dans le frigo et j'ai rejoint mon bureau.

                - Vous en êtes sorti entre le moment de votre arrivé et la découverte de la victime ?

                - Non.

                - Comment avez-vous découvert le corps ?

                - J'étais dans le bureau avec Monsieur Abeille quand on a entendu Julie crier. Nous nous sommes précipités et elle était là, par terre.

     

     

     


    votre commentaire
  •  

    Je regarde mes trois suspects depuis la porte de mon bureau au commissariat de police. Ils sont installés en rang d’oignon sur le banc en face de l’une des salles d’interrogatoire. J'ai hâte de commencer les interrogatoires, c'est toujours comme ça avec moi. Afin de ne pas me précipiter, je prends souvent un peu de temps pour réfléchir et regarder la Bastille depuis ma fenêtre. La montagne m’inspire. C’est souvent en la regardant que j’ai résolu des enquêtes. Je pense surtout que c’est parce que je laisse mon esprit s’évader à ce moment-là. Je sors de ma rêverie, maintenant il va falloir y aller.

                J'appelle mon premier suspect. Nous entrons dans la salle et nous installons de part et d'autre de la seule table qui occupe la pièce. Après les formules de politesse d'usage, je lance l'enregistrement. C’est maintenant que tout commence, poser les bonnes questions, ne pas se précipiter pour que chacun puisse dire ce qu’il sait. Si la personne se sent acculée, elle risque de se fermer et ne rien dire. Mal dirigé, l’interrogatoire ne sert à rien, les gens ont tendance à se perdre dans les détails sans importance.

                - Veuillez décliner vos noms, prénoms, âge et profession, s'il vous plait.

                - Je m'appelle Julie Materie, j'ai trente ans et je suis architecte chez Architectura.

                Elle replace une mèche de cheveux blonds derrière son oreille. Elle est nerveuse, regarde de tous les côtés comme si un monstre pouvait surgir à tout moment. Julie lisse son tailleur gris avec ses mains et attend la suite.

                - Vous connaissiez Mélanie Grift ?

                - Non. S'était la femme de ménage, c'est tout ce que je sais.

                - Quand l'avez-vous vu vivante pour la dernière fois ?

                - Ca doit remonter à quelques jours maintenant. La femme de ménage travaille quand nous ne sommes pas dans les locaux ce qui fait que nous ne la croisons presque jamais.

                - Racontez-moi votre matinée.

                - Je suis arrivée vers huit heures trente. J'ai posé mon repas dans le frigo, j'ai pris un café et j'ai rejoint mon bureau.

                - Vous en êtes sortie ?

                - Oui, j'ai été aux toilettes.

                - Vous n'avez rien remarqué ?

                - Non.

                - C'est vous qui avez trouvé le corps ?

                - Oui. J'ai quitté mon bureau vers douze heures trente pour aller chercher mon déjeuner dans le frigo. Quand je suis arrivée, j'ai vu quelques choses qui coulaient de sous la porte de la remise. J'ai cru qu'un bidon de produit s'était rependu. J'ai ouvert la porte et je l'ai vu.

                - Qu'avez-vous fait ?

                - J'ai crié et Norbert et Monsieur Abeille sont arrivés. L'un d'eux à appeler les pompiers mais s'était trop tard.

                - Rien d'autre à me dire ?

                Julie réfléchi quelques instants. Je vois ses yeux qui regardent dans le vague. Elle pèse le pour et le contre de la situation et ajoute :

                - Je ne sais pas ce que ça vaut, d'ailleurs ce n'est surement rien mais Norbert en pinçait pour Mélanie. Je sais qu'ils ont eu un ou deux rendez-vous mais je ne sais pas s'ils étaient ensemble. Si je vous le dis c’est parce que je trouve que Norbert est bizarre parfois. Pas bizarre au point de tuer quelqu’un mais… je ne sais pas, il est étrange.

                - Vous avez bien fait de m'en parler.

     


    3 commentaires
  •  

    Pour moi, ça commence toujours de la même façon : on nous appelle parce qu’un cadavre a été découvert, on traverse la ville et on essaye de reconstituer l'histoire de la victime. Qui était-elle ? Pourquoi est-elle morte ? On tente de redonner un souffle d'âme à une personne qui n'en a plus.

                C'est ce à quoi je pense quand j'arrive au 175 cours de la libération après avoir traversé les bouchons grenoblois. En ce mois de juin, ma ville n’est pas encore suffisamment déserte pour circuler librement. Cependant avec ce beau soleil on pourrait presque se croire en été. Je vois devant un bâtiment gris un panneau avec le nom de l'entreprise : "Architectura". Des policiers, des médecins du SAMU et des badauds s'agitent. Pas de doute, c'est bien ici.

                La bâtisse m'a l'air bien gardé : digicode à l'entrée, passe magnétique pour ouvrir les portes à l'intérieur. Une vraie forteresse en somme. Difficile de faire croire à un cambriolage qui a mal tourné. Quoiqu’on ne sait jamais, les voleurs sont de plus en plus malins.

                Je suis les bruits dans le couloir et entre dans une petite pièce au mur blanc bien éclairée. Au fond, se trouve un petit frigo, une machine à café et une petite table. Je remarque sur ma gauche une petite pièce avec tout le nécessaire pour faire le ménage : balais, seaux, bidons de produits ménagers, aspirateur. C'est ici que ce trouve la victime. Drôle d’endroit pour mourir, je pense. Je vois Martin, le médecin légiste penché sur un corps de femme. Je suis content, j’aime bien travailler avec lui, il est efficace et consciencieux. J’observe la morte qui porte encore sa blouse de travail. Une mare de sang l’entoure et s’étale jusqu’à l’entrée de la pièce. Ses longs cheveux bruns trempent dedans ainsi qu’une partie de son visage. Ses yeux grands ouverts regardent sans le voir le mur d’en face. Dans la salle de pause, à côté de la machine à café, se tiennent trois personnes pales et visiblement inquiets.

                - Salut Martin, dis-je, qu'est-ce qu'on a aujourd'hui ?

                - Salut Louis. La victime s'appelait Mélanie Grift. Elle était femme de ménage chez Architectura. Les trois là-bas travaillent ici. C'est la blonde qui l'a trouvé. Le petit brun avec le costume c'est le patron. C'est le type avec les lunettes et les vêtements trop grand qui a conduit les pompiers et le SAMU jusqu'ici.

                - De quoi est morte la victime ?

                - Difficile à dire. Elle a une plaie à la tête et le sang semble venir de là mais j'en saurai plus quand j'aurai pratiqué l'autopsie.

                - A quand remonte la mort ?

                - Je dirais entre sept heures et onze heures ce matin.

                - C'est vague.

                - Désolé, c'est tout ce que je peux faire pour le moment. Les gars ont déjà pris les photos et relevés les indices. Je peux faire partir le corps ?

                - Oui. Vas-y.

                Je m'approche de la femme et des deux hommes qui attendent toujours fébriles. Le patron regarde droit devant lui. Ils sont tous les yeux tirés et cernés comme si la journée était déjà trop longue. Ça fait toujours cet effet-là, un cadavre.

                - Bonjour, je suis l'inspecteur Louis Carivari de la police criminelle de Grenoble. Je vais devoir vous interroger tous les trois pour savoir ce que vous faisiez au moment du décès de la victime.

                La femme me dit angoissée :

                - On est des suspects ? Il faut qu'on appelle un avocat ? Vous allez nous lire nos droits ?

                Je souris avant de répondre :

                - Non madame. C'est la routine. On va prendre vos noms, prénoms et retracer vos emplois du temps respectif, histoire d'avoir une vue d'ensemble. Et c'est dans les films qu'on lit les droits. Veuillez me suivre au poste de police, s'il vous plait.

     


    7 commentaires
  • Aujourd'hui, j'inaugure le petit jeu que  j'ai lancé voilà quelques temps. Swirl a voulu que j'écrive une nouvelle ayant pour thème "croute de fromage". J'espère avoir relevé le défi. En attendant vous pouvez toujours aller lui faire un petit coucou ici

     

     

                Il s’appelait Arthur mais nous, on l’appelait Croûte de Fromage. Au début s’était un garçon comme les autres dans notre classe, qui ne faisait pas de bruit. Un peu timide, plutôt bon élève, il ne se faisait pas remarquer.

     

                Mais un jour, il est arrivé en retard en cours de mathématique, il avait une tache de sauce sur sa chemise usée ; son pantalon était troué aux genoux, ses cheveux bruns étaient trop plaqués sur son crâne et l’un des élèves du premier rang a remarqué que ses lunettes tenaient avec du scotch. Ca a commencé comme ça, l’un d’entre nous lui a demandé dans quelle poubelle il avait acheté ses lunettes, ça nous a tous fait rire mais pas lui, bien évidemment. Par toujours facile d’avoir de la répartie à quinze ans. Il s’est assis à sa place, rouge de honte.

     

                Il aurait dû répondre plutôt que de s’enfoncer dans son silence, car voyant que nous pouvions avoir de l’ascendant sur lui, les moqueries ont continué. L’une des filles a remarqué qu’il avait le visage recouvert de boutons acnés séchés, une autre a dit que sa figure ressemblait à une croûte de fromage, et c’est de là qu’est né son surnom.

     

                Pour nous, classe de seconde, il n’était plus Arthur mais Croûte de fromage. On riait de ses vêtements, de sa coupe de cheveux, de ses résultats scolaires. Certains le faisait trébucher dans les couloirs, lui appuyait sur son sac à dos pour qu’il le lâche ou encore le poussait. On a même été jusqu’à lui lancer des boulettes de papiers et du chewing gum dans les cheveux durant les cours. Il en avait pleins, ça devait être un enfer pour tout enlever une fois rentré chez lui. Mais comme il ne disait rien, nous continuions, comme si nous voulions savoir combien de temps il pourrait encore nous supporter. Pour nous s’était un jeu : à celui qui aurait le plus de patience, sauf que Croûte de Fromage ne pouvait pas gagner, s’était impossible.

     

                Plus personne ne voulait s’asseoir à coté de lui en cours, s’était toujours le dernier choisi pour former les équipes durant les cours de sports. Il n’avait pas d’ami, être surpris avec lui signifiait être un raté, un nul, un paria et personne ne voulait de ce rôle.

     

                C’est à la cantine que sa solitude devait être à son maximum. Manger seul, en regardant le mur ou par la fenêtre, n’avoir personne avec qui rire, ni parler. Voilà la vie de Croûte de Fromage au lycée.

     

                Un jour, le proviseur est venu dans notre classe, il avait une mauvaise nouvelle à nous annoncer. Croûte de Fromage, Arthur, était mort. Il s’était suicidé. Pendu à une poutre dans sa chambre, c’est comme ça qu’on l’a retrouvé. Et c’est là que nous avons découvert qui il était vraiment. Nous avons appris que son père le battait, que sa mère était morte en lui donnant la vie. Qu’il n’avait aucun endroit où il pouvait être en sécurité, sauf quand il se trouvait au lycée et nous lui avions enlevé cela.

     

                Nous avons appris qu’il voulait devenir médecin, avocat ou ingénieur, faire des études pour sortir de cette misère dans laquelle il vivait avec un père qui lui reprochait la mort de sa femme, qui dépensait son argent en alcool au lieu de lui acheter des vêtements, des cahiers, des livres ou même à manger. Il avait appris très tôt à se débrouiller seul, à voler pour se nourrir, voir parfois à mendier. Heureusement sa grand-mère maternelle lui donnait parfois un peu d’argent. S’était la seule personne qui l’aimait, devait il se dire, la seule qui ne lui reprochait pas la mort de sa mère, la seule qui ne lui tapait pas dessus, la seule qui ne se moquait pas de lui. Alors pourquoi ne pas lui avoir tout raconté ? Personne ne le saura jamais. Il a emporté ce secret dans sa tombe. Il aurait suffit d’un mot de sa part pour que toutes ses souffrances cessent.

     

                Quand j’ai appris cela, j’ai eu honte. Honte de nous, de notre bêtise. Pourquoi s’acharner sur lui ? Il était déjà tellement malheureux. Toute la classe s’est collectée, nous lui avons acheté une jolie gerbe pour mettre sur la tombe, une carte où chacun a pu mettre un mot. Quels hypocrites nous faisions ! Après s’être moqué de lui alors qu’il avait besoin d’aide       nous étions là en train de pleurer pour lui. Toute la classe a été autorisée à se rendre à l’enterrement. Moi, je n’ai pas pu y aller. C’était trop dur, je ne pouvais pas faire comme si rien ne s’était passé. Je dois apprendre à vivre avec ce poids maintenant car c’est moi qui lui ai donné ce surnom. C’est à cause de moi qu’un jour Arthur a cessé d’exister pour devenir Croûte de Fromage.

     


    8 commentaires


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique