•  

    Aout 1992 :

     

                Une grande maison se dresse devant moi. Elle est faite en pierres grises avec un toit en ardoise. C’est une ancienne bâtisse construite il y a longtemps avec une histoire, un passé qui s’écrit à l’intérieur de ses murs avec de vieilles photos. L’été les femmes du village se réunissent devant ses fenêtres autour du lavoir et parlent de tout et de rien : de la vie, du travail, de leurs enfants. J’imagine que ce sont les mêmes discutions cent fois répétées.

                  J'ai neuf ans. Je suis en vacances dans les Pyrénées avec mes parents, mes frères et mes grands-parents. La maison appartient à ma grand-mère qui la tient de ses propres parents. C'est une maison familiale qui a vu plusieurs générations passer entre ses murs.

    Depuis que nous sommes là (soit deux semaines), je m'ennuie. Il n'y a rien à faire pour une fillette de neuf ans dans ces vieux villages. Mon père pensait que ça nous ferait du bien de respirer l'air de la montagne mais c'est raté : il fait tellement chaud que faire des balades nous exposeraient à un risque sérieux d'insolation. Nous restons donc tous les neuf dans la maison, calfeutrés à attendre le soir pour pouvoir nous mettre sur le banc devant la demeure et observer les allers et venues des habitants. Le temps s’écoule lentement au rythme de mes lectures et des jeux de cartes car bien sûr il n’y a pas de télévision ici. Le vieux poste de radio crachouille de la musique classique de temps à autre et je me sens complètement déconnectée. J’envie mes amies parties à la mer.

    Ce jour-là, fatigués de rester enfermés, mes parents, mes frères et mon grand-père décident de partir à la cueillette de mûrs sauvages. Moi, je reste avec ma grand-mère dans la cuisine à surveiller la préparation de la tarte pour ce soir.

    Alors que la pâte repose dans le frigo, je monte lire un peu dans la chambre que je partage avec mes frères.

    C’est une grande pièce, type dortoir, avec trois lits alignés. A côté de mon lit, il y a une grande armoire avec deux énormes valises marron posées au sommet. Depuis mon arrivée, je me demande ce que peuvent bien contenir ses mystérieuses valises. Je me suis fait toute une histoire dans ma tête imaginant qu'elles renferment des jouets ou un trésor. C'est précisément à cela que je suis en train de penser quand ma grand-mère apparait devant la porte de la chambre. 

    - Qu'est-ce que tu fais ? me demande-t-elle. 

    J'hésite à lui dire la vérité mais finalement, je me lance.

    - Je me demandais ce que contenaient ses valises, je réponds en montrant du doigt l'objet de ma curiosité.

    - Tu veux qu'on regarde ?

    Un peu surprise, je fais oui de la tête et ma grand-mère monte sur la pointe des pieds pour aller chercher les deux valises.

    Elle les pose par terre sur le vieux parquet. Elles semblent légères finalement avec leur couvercle usé par les années. Les fermoirs argentés et les poignées sont devenus gris à force d’être manipulés. Ma grand-mère n'a aucun mal à ouvrir la première. Lorsque je découvre son contenu, je suis un peu déçue. Je m'attendais à autre chose que de vieux draps, des nappes et des jupons. Ma grand-mère m'explique que tout cela appartenait à mes arrières grands parents et me montre comment les femmes s'habillaient à l'époque. Elle se déguise et je ri de la voir ainsi habillée à la mode d’un autre temps. Les draps sont marqués aux initiales de la famille, brodés à la main, surement par mon ancêtre.

    Le contenu de la seconde valise se révèle beaucoup plus intéressant. En effet, elle est remplie de photos et de lettres. Je comprends qu'elle contient l'histoire de ma famille. J'y découvre mes arrières grands parents le jour de leur mariage, puis avec ma grand-mère et son frère. Des photos de vacances, du premier jour d’école de mon grand oncle, d’anniversaire, c’est un autre temps, d’autres histoires qui s’offrent ainsi à moi. Je retrace les différentes étapes de leur vie et voit comment était la maison à l'époque. Les yeux de ma grand-mère brillent quand elle regarde les lettres écrites par mon arrière-grand-père au moment des deux guerres mondiales. J'y découvre leur amour, leurs rêves mais aussi leurs craintes. Je suis émues de découvrir ses petits morceaux de mon passé oublié.

    - Qu'allons-nous faire de tout cela ? demande ma grand-mère une fois que la valise est vide.

    Les photos sont éparpillées sur le sol et recouvrent une bonne partie du parquet devant nous. Je réfléchi quelques instant et propose :

    - Remettons tout là-haut.

    Mon aïeule me regarde sans comprendre et je lui explique : 

    - Ces deux valises appartiennent à la maison. Il faut les laisser ici pour les générations futures.

    Ma grand-mère hoche la tête et me dit de l'attendre. Elle revient quelques minutes plus tard avec son propre album photo dont elle ne se sépare jamais. Elle glisse à l'intérieur de la valise des photos de mon père, de mon oncle, de moi et mes frères ainsi que de mes cousins et me dit avec un clin d'œil que l'histoire de la famille continue. Nous remettons les valises en place au-dessus de l’armoire et nous éclipsons en silence. Nous sommes toutes les deux dépositaires du secret des deux valises.

    Aujourd'hui, j'ai trente ans. La maison de mes ancêtres a été vendue et je me demande souvent ce que sont devenues ses deux valises. Ont-elles fini à la poubelle avec leur contenu ? Sont-elles toujours au-dessus de l'armoire ? Ou sont-elles cachées dans le grenier en attendant que quelqu’un les découvre ?

    Quoi qu'il en soit, je n'oublierais jamais cet été ou j'ai pu toucher du doigt l'histoire de ma famille grâce à ses deux mystérieuses valises.

     


    1 commentaire
  • Hello !! Je vous propose une petite nouvelle écrite pour un concours. Bonne lecture.

     

    J'ai toujours adorée les bibliothèques. Dès que j'ai su lire, j'aimais me balader dans les rayons, flâner au détour des étagères, prendre les livres, les replacer. Tenir entre mes doigts les couvertures plastifiées me donnais le sentiment de détenir un grand secret. Je me demandais qui avait bien pu emprunter ce livre avant moi. Était-ce une fille ? Un garçon ? Etait-il plus jeune ou plus âgé que moi ? Quelle était son histoire ? Pourquoi avait-il emprunté ce livre ? L'histoire lui avait-elle plu ou pas ? Ce livre que je tenais entre mes doigts allait vivre avec moi pendant quelques semaines. Il allait tout savoir de moi. Heureusement que les livres ne savent pas parler sinon ils pourraient en raconter des choses !

    Ce jour-là, quand je me dirige vers la bibliothèque j'ai un livre bien précis en tête. C'est la maîtresse qui nous en a parlé à l'école et Solène, ma meilleure amie, m'a dit qu'elle l'avait emprunté. Maintenant c'est mon tour, j'ai envie de découvrir cette histoire qui m'a l'air si passionnante.

    J'attends fébrile devant les grilles que la bibliothécaire ouvre les porte. Elle apparait enfin avec sa queue de cheval brune qui se balance au sommet de son crâne au rythme de ses talons aiguilles. Elle porte un joli tailleur beige, on dirait une fée tant elle est belle

    Dès que les portes s'ouvrent je me dirige vers les étagères. Je cherche, je fouille mais aucune ne trace de mon livre. Serait-il déjà emprunté ?

    Je vais voir la bibliothécaire et lui demande : 

    - Est ce que vous auriez " un long jour d'automne" ?

    Elle regarde sur son ordinateur et me dit :

    - Oui, nous l'avons et il n'est pas emprunté. Tu ne l'as pas trouvé ?

    Je fais non de la tête et la bibliothécaire se dirige vers les étagères en me disant d'attendre ici.

    Quelques minutes plus tard, je la vois traverser la bibliothèque et s'engouffrer dans une petite pièce au fond à côté des toilettes.

    Encore un peu d'attente et je la vois ressortir avec un livre à la main qu'elle me tend.

    - Et voilà ! Me dit-elle satisfaite.

    Je sers le livre contre moi, heureuse et lui demande en bredouillant :

    - Comment avez-vous fait ? Je l'ai cherché partout !

    La bibliothécaire se penche vers moi et me dit avec un clin d'œil.

    - Nous, les bibliothécaires, nous avons un secret. Quand un livre est perdu nous faisons appel aux fées des bibliothèques. Elles arrivent toujours à les retrouver.

    J'avais huit ans à l'époque. 

    Aujourd'hui, j'ai vingt-cinq ans et c'est moi qui fais rêver les enfants quand je leur raconte l'histoire des fées qui habitent dans la bibliothèque ou je travaille. 

     

     

     

     

     


    6 commentaires
  • Je te regarde dormir dans ton petit lit. Tu es si beau, si paisible alors que tu rêves. Je voudrai que ce moment ne s'arrête jamais, que tu restes ainsi : innocent, curieux et petit.

    J'aimerai te protéger de tout, protéger ton corps de la maladie, protéger ton coeur de la tristesse et protéger ta naïveté d'enfant de ce monde si cruel dans lequel nous vivons.        

     

                                                                                                                                                                                                                     

    Je voudrai t'enfermer dans ma bulle où tu ne connaîtrais aucunes douleurs, où il ferait toujours chaud, où tu serais bien. 

    J'aimerai que tu ne connaisses ni la mort, ni la perte, ni le chagrin.                                                                                                                                                                        

     

     

    J'aimerai être toujours là pour toi, ne jamais faire d'erreurs et prendre les bonnes décisions aux bons moments.                                                               

    J'aimerai faire de ta vie des instants de rires, de couleurs et de dessins. Dans cette bulle, le loup ne mangerait pas le Petit Chaperon Rouge, Blanche Neige ne serait pas orpheline et la Petite Fille Aux Allumettes n'existerait pas. 

                                                                                                    

    Malheureusement, je ne suis qu'une mère. Je ne peux que soigner tes blessures et écouter tes souffrances. Je ne peux qu'être à tes côtés et préserver le plus longtemps possible ta naïveté d'enfant.                                                          

                                                                                                   

     

    Certains diront que c'est déjà bien assez mais pour moi qui suis ta mère ce n'est et ce ne sera jamais suffisant.                                                                           Pardonne moi pour toutes les erreurs que je vais commettre, pardonne ma fatigue qui parfois me fait perdre patience. Pardonne moi d'aller travailler au lieu de te garder près de moi. Enfin, pardonne moi ces mensonges que je te dis parfois car la vérité est trop cruelle.                                                                     J

    e t'aime mon enfant, mais je ne suis qu'une femme.

     

     


    4 commentaires
  •  Les joies des transports en commun vous permettent de rencontrer une population diverse et variée et notamment les enfants.  

    On entend souvent dire que les enfants sont mignons, qu’ils disent toujours la vérité, mais peu de personne savent qu’ils sont en faites des petits diablotins en puissance qui se répartissent en plusieurs catégories.

    Bien sûr, certains bambins sont bien élevés, disent « bonjour » et « merci » mais ce n’est jamais ceux-là que vous croiserez dans les transports.

    Vous côtoierez plutôt  les « Hurleurs » qui crient, râlent, pleurent alors que leurs pauvres parents tentent de les calmer en vain sous le regard médusés des autres usagés. Vous pouvez aussi voir les « Jeteurs » qui attrapent tout ce qui passent à proximité de leurs petites mains pour aussitôt le jeter par terre : une sucette, un téléphone portable, ses jouets… mais aujourd’hui, nous parlerons d’une catégorie encore peu connue mais qui ne demande qu’à l’être : les « Cracheurs ».  

    Les « Cracheurs » ne se rencontrent qu’aux heures de pointe ou le soir. Ils sont donc rares et difficiles à approcher.

    Imaginez la scène : c’est la fin d’après midi, il fait beau, vous êtes dans le tram, assis (un vrai miracle par les temps qui courent) et s’assoient en face de vous un papa et sa fille. Après un rapide coup d’œil (la petite  mange du maïs à même la boite allant chercher  les grains de sa chère petite main potelée) vous vous replongez dans votre livre. Malheureusement la petite n’en a pas fini avec vous. Elle commence à se contorsionner sur les genoux de son papa histoire d’attirer votre attention, tente d’attraper votre livre qui malheureusement est trop loin. Elle pleure un peu, crie (oui un même enfant peut appartenir à plusieurs catégories…) mais rien n’y fait vous restez concentré.

    Soudain, l’enfant tort sa bouche, vous voyez de la salive en sortir, elle souffle et vlan ! Le maïs à peine mastiqué quelques secondes plus tôt tombe à vos pieds. 

    Le papa ne réagit pas. Vous vous dites que ce n’est pas grave, son intention n’était surement pas de repeindre votre jeans avec des pois, d’autant plus que manquant de force dans le souffle, le maïs a plus tapissé le pull de la fillette que votre cher vêtement.

    Seulement, la petite est revancharde, n’ayant pas réussi ni à vous atteindre, ni à attirer votre attention, elle recommence, une fois puis deux. Vous lancez un regard au papa espérant ainsi une réaction de sa part mais lui trouve cela plutôt drôle, une preuve de son caractère : ça promet à l’adolescence !

    Excédé vous vous levez (de toute façon votre arrêt approche), le papa aussi (normal c’est le terminus). Vous prenez soin de vous placer à une autre porte de sortie histoire d’éviter tout contact intempestif mais l’enfant n’en a toujours pas fini avec vous. Elle vous lance un regard noir et continu de cracher son maïs espérant vous atteindre mais rien à faire, vous avez gagné : vous êtes trop loin et elle ne peut pas vous atteindre. 

    L’enfant renonce. Elle crie une dernière fois, tend les bras vers vous, les yeux pleins de larmes histoire de vous apitoyer, avant de s’éloigner dans les bras de son cher papa tout en se promettant que la prochaine fois, elle crachera plus fort encore.

    Et on dit que les enfants sont merveilleux !

     


    4 commentaires
  •             Dans ma famille, on a toujours aimé se retrouver, ainsi toutes les occasions sont bonnes pour passer un dimanche chez Mamie.

                 Nous nous levons tôt ces jours-là,  ma mère prépare le poulet ou la salade, mon frère Simon et moi rassemblons des puzzles et autres jeux. Mon père vérifie la voiture et nous nous mettons joyeusement en route.

     

    Le paysage défile sous nos yeux ébahis. Nous chantons et nous racontons des histoires pour faire passer le trajet plus vite. Parfois nous nous disputons avec Simon et maman fait les gros yeux. Je boude un peu mais la joie de revoir mes cousins et mes grands-parents finissent toujours par l'emporter sur les chamailleries.

     

    Soudain la maison de mes grands-parents paraît,  perdue au milieu des champs. C'est une vaste demeure ancienne qui se dresse devant moi,  avec son grand jardin, ses fleurs entretenues avec amour par ma grand-mère,  ses arbres fruitiers qui s'élèvent à côté du poulailler. 

     

    Quand nous arrivons, tante Olga et oncle Joe sont déjà là avec leurs deux enfants Julien et Mathieu. Je salue timidement tout le monde. Mathieu est grand, il a au moins 20 ans, et avec son air nonchalant on a l'impression qu'il s'ennuie tout le temps. Julien a 10 ans comme moi. Il court vers nous et me dit : 

    - Regarde ce que j'ai amené !  

    Avec Simon nous nous précipitons sous la véranda où la grande table à déjà été dressée.

     

    L'art du dressage de la table est quelque chose de très important dans la famille, d'ailleurs Mamie dit toujours qu'une belle table incite à bien manger. C'est pour cela qu'elle dispose son service à vaisselle offert pour son mariage, ainsi que la belle nappe brodée blanche qui a fait le voyage depuis son pays natal.

     

    Au moment où nous passons la porte de la véranda, Mamie dispose d'ailleurs les serviettes et nous demande de venir lui dire bonjour, ce que nous exécutons avec joie.  

    - Où est Papi ? Je demande.

    - Dans le poulailler, il ramasse les œufs. 

    Julien me prend la main et je m'assois par terre avec lui. Il a apporté : un jeu de l'oie, des cartes, sa console. Je suis satisfait et rajoute mes puzzles.  

    - On va bien s'amuser, commente Simon.

    - Et encore, ajoute Julien, je voulais prendre mon mikado mais maman n'a pas voulu, elle a peur qu'on se fasse mal avec.  

    Je soupire, on peut en faire des choses avec un mikado, suivre les règles du jeu bien sûr ou des combats à l'épée. 

     

    Mon père s'approche de Mamie et lui dit en l'embrassant :  

    - Comment tu vas maman ?

    -Ça va, répond ma grand-mère agacée, le Seigneur ne m'a pas encore appelée à lui comme tu le vois !

    - Maman ! Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire !

    - Je sais ce que tu as voulu dire, ma grand-mère lui sourit et se reprend, le toubib m'a dit que j'avais une santé de fer. 

    Mon père ne dit plus rien. Il regarde dehors d'un air songeur puis se tournant vers nous il ajoute :

    - Il fait beau aujourd'hui les enfants, vous devriez jouer dehors en attendant.

    Nous sortons sans demander notre reste. 

    En nous dirigeant vers le poulailler nous croisons Papi avec son panier rempli d'œufs frais.

    - Alors les enfants, ça va ?

    Nous répondons d'un signe de tête.

    - Ne vous salissez pas, on va bientôt aller à l'église.   

    Je grimace. Chaque dimanche, nous nous rendons à pieds dans l'église du village de mes grands-parents et nous écoutons en silence le sermon du Père Pascal. Parfois quand on a de la chance, il n'y a plus de place devant et assis au fond de l'église il est plus facile de faire semblant d'écouter. 

                Soudain ma mère appelle :

                  - Les enfants, oncle Benjamin est là ! On y va !

    Fini le farniente, nous nous regardons avec Simon et Julien et dans un soupir las nous rejoignons la fraicheur de la maison. Je salue mon oncle Benjamin qui est venu avec ses 2 enfants, Elise 18 ans et Boris 13 ans. Tonton Ben, comme on l'appelle, est le 1er de la famille à avoir divorcé,  chose que ma grand-mère n'hésite pas à lui dire chaque fois qu'elle le peut car dans la famille "ça ne se fait pas".

     

    Sur le trajet de l'église,  les grands bavardent entre eux croyant qu'on ne les entend pas. Ça parle de tout, de religion bien sûr, de politique un peu, des valeurs traditionnelles enseignées dans la Bible qui se perdent. Ma grand-mère nous raconte encore une fois comment elle a fui la Russie en 1917 au moment de la révolution. Mon père pousse un soupir et lève les yeux au ciel quand elle nous explique pour la dixième fois au moins comment mon arrière-grand-mère avait entassé leurs maigres affaires et les quelques bijoux qu'elle possédait dans un chariot avant de s'enfuir vers l'ouest. Mais son récit est interrompu car nous arrivons. Il y a foule aujourd'hui et je croise les doigts pour être au fond. Malheureusement, ma mère se fraye un chemin vers le milieu de l'église et nous trouve une rangée libre. Nous nous entassons sur le banc et bientôt, le père Pascal apparaît dans sa belle chasuble blanche brodée. Je remarque que Mathieu ne nous a pas suivis. Je vais pour demander pourquoi quand le sermon commence.

     

    Je suis heureux quand une heure plus tard, je peux enfin exposer mon visage au soleil. Sur le trajet du retour l'ambiance est beaucoup plus détendue, mon père et mon grand-père parlent du temps et de la récolte des cerisiers du jardin, ma mère explique à tonton Ben comment réussir un bon ragoût de mouton et Boris, Simon, Julien et moi courrons les uns après les autres sous l'œil amusé de tante Olga. 

     

    A notre retour, nous retrouvons Mathieu assis dans la cuisine en train d'écouter un morceau de tango à la radio.

    Nous nous précipitons vers la table où l'apéritif nous attend.

     

    - Ne prend pas tous les bretzels ! Crie ma mère en mettant une petite tape sur la main de mon frère qui vient de s'en servir une pleine poignée, tu ne mangeras plus rien après. 

                Les hommes prennent un alcool, les femmes finissent d'installer la table pendant que nous courrons partout. J'entends mon cousin Mathieu parler avec Elise. Elle lui demande quand il va annoncer la nouvelle, il lui répond qu'il va le faire aujourd'hui,  il s'apprête à ajouter quelque chose mais notre grand-mère l'interrompt en nous donnant l'ordre de nous asseoir. Chacun prend une place, et mon grand-père se propose de dire le bénédicité. Nous fermons tous les yeux et écoutons avec recueillement. Lorsqu'enfin Papi prononce le dernier mot, j'attends avec impatience mon tour d'être servi. C'est ma mère qui distribue les portions de salades par ordre d'âge, d'abord le plus jeune pour terminer par mon grand-père. Quand tout le monde a son assiette pleine, nous commençons à manger. J'ai tellement faim que je n'écoute pas mon père et Tonton Ben qui se sont lancés dans une discussion compliquée sur les banques. 

     

    Ma mère et ma grand-mère parlent de recettes de cuisine, la tablée se détend au fur et à mesure que les plats se succèdent. Après la salade, vient le poisson avec ses pommes de terre, suivi par le poulet et ses haricots.

    Les repas de famille sont toujours gargantuesques chez nous, parfois il y a même deux entrées, deux plats et deux desserts. Mais ça c'est plutôt pour les fêtes, quand les déjeuners s'éternisent jusqu'au goûter voire jusqu'au dîner. Tout cela se termine souvent par des boutons de pantalon qui se détachent, des soupirs d'aises et des sourires béats qui se dessinent sur les visages. Parfois, il est tellement tard que nous décidons de rester dormir chez mes grands-parents. Là,  c'est l'aventure car nous n'avons rien, il faut donc trouver un pyjama, une brosse à dent, nous partageons un grand lit avec Simon et nous nous racontons des histoires jusqu'à ce que l'un de nous s'endorme.

     

    Enfin le dessert arrive, il est toujours servi avec du thé noir très fort. Ma grand-mère sort le samovar familial qui a fait le voyage depuis la Russie. Je mange une grosse boule de glace à la vanille que je creuse avec ma cuillère pour faire un igloo, ainsi qu'une part de gâteau au chocolat. A la place du thé, nous, les enfants avons droit à de la limonade préparée spécialement par ma tante Olga. Les ventres sont pleins et je sais que nous allons bientôt avoir l'autorisation de quitter la table afin d'aller jouer. D'ailleurs je louche déjà sur les jeux qu'ont apportés mes cousins en me demandant par lequel commencer. Comme il fait beau, nous irons sûrement sous le pommier.

                 Ma mère apporte le café et pendant que les hommes sortent les cigares, les conversations reprennent de plus belles. Je me tourne vers ma mère la cherchant du regard afin qu'elle me donne le signal de quitter la table.

     

    Soudain, mon cousin Mathieu se lève,  il a son verre d'eau à la main et réclame le silence. Toutes les discussions s'arrêtent aussitôt et je sens que je ne vais pas pouvoir me lever tout de suite.

               Chacun, le visage tourné vers Mathieu, se demande ce qu'il a à dire pour interrompre ainsi le repas dominical.

     

    - J'ai quelque chose d'important à vous dire, ajoute-t-il, voilà je ne sais pas comment vous l'annoncer et ça fait déjà un petit moment que je réfléchis à la question. Aujourd'hui je ne peux plus vivre avec ce secret alors je vais vous dire ça le plus simplement possible : voilà, je suis homosexuel.

     


    5 commentaires


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique